Entre Les Lignes

Malte, refuge ou impasse ?

Sur une île minuscule et belle, des demandeurs d’asile somaliens rêvent d’une Europe des droits humains. Conférence et débats lors du congrès de la Fédération Humaniste Européenne.

Gabrielle Lefèvre

Ils s’appellent Kamile, ou Hamza, ou encore Mohamed, Mushtaq, Nasra, Kadir…. En réalité, on ne sait pas parce que, pour respecter leur vie privée, nous les avons rencontrés en toute discrétion et sans photo.

Un seul a accepté le rôle de porte-parole parce que son père, professeur d’anglais, lui a appris cette langue et que chaque jour (il prie pour cela), il enseigne lui-même aux autres Somaliens, réfugiés comme lui sur ce rocher magnifique et minuscule qu’est Malte, posé sur la mer, à quelques encablures de l’Afrique.

 Un débat humaniste sur la question des réfugiés. Photo © Gabrielle Lefèvre

 Un débat humaniste sur la question des réfugiés. Photo © Gabrielle Lefèvre

Un rocher qui est un paradis et une prison pour ceux-là, venus pour la plupart en transitant par la Libye, fuyant les armes et la misère de leur pays, essuyant les brimades, les balles, les extorsions de fonds, les esclavages temporaires, le racisme des pays traversés jusqu’à cette mythique Europe qui se drape dans son indifférence et sa frilosité de vieille riche en sa forteresse.

Ils sont une cinquantaine, buvant du thé, jouant aux cartes, bavardant, les yeux tristes et tendres lorsqu’ils racontent leur vie : « Nous aimons notre pays, nous voulons y rentrer mais, là-bas, j’ai connu 26 ans de guerre, il n’y a pas d’écoles, pas de justice. J’ai 58 ans. Cela fait dix ans que je suis ici. Je voulais demander asile en Suède et je suis bloqué ici, sans travail. »

Un autre : « ma demande de statut de réfugié a été rejetée, je ne peux pas travailler, ni recevoir l’aide sociale. Je suis bloqué ici, sans droits. » (1)

D’autres encore racontent l’histoire d’un jeune homme qui a été blessé d’une balle dans la joue lors de combats qu’il a affrontés en traversant la Libye. Arrivé à Malte, il a dû attendre plusieurs semaines avant d’être opéré car il fallait que les documents administratifs soient prêts. Le regroupement familial n’est pas autorisé et d’ailleurs, ces jeunes, en général entre 18 et 25 ans ont peu de communications avec leur famille restée là-bas : les communications coûtent cher et ils reçoivent 300 € par mois par adulte ayant un statut reconnu. Avec cela, les mères de familles, abritées dans un centre familial un peu plus loin, doivent tout assurer pour leurs enfants y compris les amener à l’école. Elles-mêmes n’arrivent pas à trouver du travail, ne parlant pas l’anglais, encore moins le maltais. Elles n’ont pas le temps de s’occuper de leur propre avenir. Ils disent aussi qu’un enfant, même né à Malte, ne reçoit pas d’allocation de la sécurité sociale.

Pour eux, le principal problème est le logement : beaucoup parlent anglais et trouvent de petits boulots, non officiels bien entendu, car le taux de chômage est bas sur l’île. De toute façon, quand l’un ou l’autre envoie son CV, personne ne leur répond. Quant aux propriétaires, ils refusent de leur louer des logements même en mauvais état. Le centre d’accueil familial est réservé aux familles et il n’y a pas de logements sociaux pour eux.

« Malte est une prison pour moi. Suis-je un criminel? Je perds confiance en moi, j’ai peur de la dépression », me dit l’un de ces jeunes. « Et pourtant, nous pourrions tant apporter aux Maltais : nous savons travailler dur, pour pas cher, nous connaissons l’anglais, nous pouvons apprendre le maltais. C’est bon pour l’économie du pays et pour nous. »

Un autre ajoute : « oui, c’est comme une prison, mais ici, au moins, il y a la paix. »

Il faut bien dire que la situation en Somalie est tragique, parsemée de guerres tribales, civiles, islamiques et de sécheresses, toutes meurtrières, toutes atteignant des populations affaiblies, désespérées. Nul retour possible pour les plus intrépides qui se sont échappés de cet enfer sur terre.

 Un demandeur d'asile raconte ses espoirs à Pierre Galand, président de la FHE et au responsable de l'association des humanistes maltais. © G.L.

 Un demandeur d'asile raconte ses espoirs à Pierre Galand, président de la FHE et au responsable de l'association des humanistes maltais. © G.L.

Malte tente l’intégration

Et pourtant, le gouvernement maltais fait à présent de réels efforts pour intégrer les quelques 18.000 réfugiés qui sont arrivés sur son territoire ces dix dernières années. Pour une population de 400.000 habitants, cela équivaut à 3 millions de réfugiés pour un pays comme la France. Actuellement, on compte 17 réfugiés pour 1000 habitants, soit un des taux les plus élevés d’Europe. (2) Le gouvernement a donc d’abord mis en place un système de centres de détention fortement critiqué par diverses ONG et par les autorités européennes elles-mêmes qui définissaient les conditions de détention comme « inhumaines et dégradantes ». (3)

La situation est en train de changer à Malte, nous explique Dr. Helena Dalli, ministre du dialogue social, qui tente de mettre en place une politique d’intégration de ces réfugiés, à inclure dans la politique démographique, sociale, éducative, d’emplois, etc. Déjà, les droits des LGBTI (lesbiennes, gays et personnes bisexuelles, transgenres ou intersexuées) ont été reconnus en 2014. En 2015, le commissaire maltais aux réfugiés a accordé une protection internationale à une personne transgenre, explique Amnesty International. Mme Dalli souligne que le divorce n’a été reconnu sur l’île qu’il y a 5 ans seulement. Précisons que l’avortement y est toujours interdit. Mais on progresse dans la lutte contre les discriminations.

« Nous voulons avant tout répondre aux besoins des enfants des demandeurs d’asile, les accepter dans les écoles est une priorité », dit-elle. « Nous travaillons en dialogue avec la société civile afin de simplifier les procédures administratives, nous établissons des contacts avec les employeurs pour trouver des emplois temporaires pour les migrants. Nous créons ainsi un forum pour l’intégration où la société civile apporte son expertise et des conseils au gouvernement. De même, une commission indépendante du gouvernement conseille le parlement et vérifie l’application des lois promouvant l’égalité et la lutte contre les discriminations. »

« Ce ne sont pas des lego que l’on déplace sur le jeu de la société »

Un progrès scruté de près par Dr. Neil Falzon, directeur de « Aditus Foundation » (aditus veut dire accès), une ONG créée en 2011 par de jeunes juristes et avocats qui veulent promouvoir les droits humains à Malte. (4) Leur projet actuel est une formation judiciaire sur les droits des réfugiés et demandeurs d’asile, en application, notamment, de la Charte européenne des droits fondamentaux. « Car, dit-il, il y a des instruments légaux puissants pour lutter contre la détention automatique des réfugiés et demandeurs d’asile, les règles européennes pour les intégrer dans les pays sont connues mais nous manquons de moyens pour exercer des recours contre les manques des gouvernements. Il y a cependant un immense soutien populaire et humanitaire concrétisé par la campagne « Refugees Welcome ». »

Neil Falzon décrit ensuite le sort pénible réservé à des demandeurs d’asile prêts à tout pour entrer en Europe, avec de faux documents, par exemple, ce qui en fait des illégaux qui peuvent être détenus six mois en prison. Il décrit les traumatismes, les tortures, les agressions sexuelles et autres que beaucoup de migrants ont subis. Ceux qui sont regroupés dans les hotspots créés par l’Europe n’ont pas accès à l’aide sociale, les ONG n’ont pas accès aux migrants et ne peuvent pénétrer dans les centres de réfugiés, et donc, on ne sait pas vraiment ce qu’il s’y passe. « Le plus gros problème, constate-t-il, est le racisme et la discrimination. Or, les migrants ont beaucoup de difficultés à porter plainte par le biais d’ONG et par là, d’accéder à la justice. Et que se passe-t-il sur le long terme ? Après une quinzaine d’années de séjour dans un pays, le retour vers le pays d’origine, comme la Somalie par exemple, est quasi impossible. Ces gens sont intégrés, ils ont une famille, des enfants, des collègues de travail. On devrait leur donner un statut de résident permanent ou même de citoyens du pays d’accueil ! Le problème à Malte est que de nombreux demandeurs d’asiles somaliens, éthiopiens, érythréens à qui on refuse le statut de réfugiés ne bénéficient pas de la protection subsidiaire de l’Europe, ce qui empêche ces personnes de s’intégrer et de faire venir leurs familles. Le risque est grand que des familles prennent le bateau et affrontent tous les dangers pour les rejoindre.» (5)

« Les réfugiés ne sont pas des légos que l’on peut placer et déplacer sur le jeu de la société », s’exclame Neil Falzon. « Il faut créer un espace légal et social et éducatif pour les réfugiés qui adhèrent volontairement aux valeurs des droits de l’Homme. »

 La ministre du dialogue social, de la consommation et des libertés civiles, Dr. Helena Dalli et Dr. Neil Falzon, directeur de Aditus. © G.L.

 La ministre du dialogue social, de la consommation et des libertés civiles, Dr. Helena Dalli et Dr. Neil Falzon, directeur de Aditus. © G.L.

Le défi de l’humanisme européen lancé aux populismes

Ce débat maltais a provoqué de nombreuses réactions, en tous sens, parmi les membres de la Fédération Humaniste Européenne (FHE) ainsi que de l’International Humanist and Ethical Union (IHEU) qui tenaient leurs assemblées générales respectives à Malte.

Quelques réflexions glanées lors du débat : l’humanisme est un projet politique. Pourquoi ne pas ouvrir nos frontières à tous, car les fermer est inutile, inefficace, dangereux et renforce le business des passeurs. Le travail des migrants est bénéfique pour l’Europe. La liberté de circulation est une des principales valeurs européennes. Les leaders populistes jouent sur l’ignorance de l’histoire, sur les sentiments nationalistes et utilisent les demandeurs d’asile comme arme pour renforcer leurs pouvoirs. Il s’agit aussi d’un effet d’une crise du capitalisme : par exemple quantité de Nigérians migrent à cause de la crise des prix du pétrole et de la misère qui en découle chez eux. Les guerres sont dues à ces crises économiques et pas seulement aux affrontements religieux. D’ailleurs, le radicalisme et l’intégrisme ne sont pas inhérents aux religions mais à la politique qui instrumentalise les religions.

Le combat pour les valeurs laïques et humanistes continue, indispensable en cette période dangereuse de montée des populismes dans de trop nombreux pays européens.


(1) Le règlement du Parlement européen et du Conseil européen n°604-2013 du 26 juin 2013, dit « Règlement Dublin III », institue le principe simple en théorie, mais qui pose de nombreux problèmes en pratique : le pays dans lequel a été formulée la demande d'asile est celui qui est chargé de son instruction et de la décision finale.

(2) https://conflits.revues.org/1752

(3) https://www.amnesty.org/fr/countries/europe-and-central-asia/malta/report-malta

(4) http://aditus.org.mt/new-project-judicial-training-rights-asylum-seekers-refugees/

(5) http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=URISERV%3Al33176

(6) http://www.humanistfederation.eu/, http://iheu.org/

 

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