Entre Les Lignes

Rien à déclarer

Des lecteurs inquiets m'Ă©crivent : serais-je malade ? Non, mais...

Jean Rebuffat

Un jour, dans une chronique que je tenais tous les samedis dans « Le Soir Â», j'avais ironisĂ© (c'Ă©tait il y a si longtemps!) sur cette manie qu'avaient les gens rĂ©cemment Ă©quipĂ©s de claironner partout leur bonheur technologique. C'Ă©tait Ă  la fin du XXème siècle et quand le tĂ©lĂ©phone sonnait, une fois sur trois, on entendait un : « Tu ne devineras jamais d'oĂą je t'appelle ! Â» (du jardin, de la digue de Coxyde, de la Promenade des Anglais, d'un restaurant, de sa voiture,...) qui constituait la principale information de la conversation.

Je constatais que la multiplication des moyens de communication Ă©tait dĂ©jĂ  en train de provoquer une solide cacophonie publique sans le moindre intĂ©rĂŞt. Les rĂ©seaux sociaux, naturellement, n'ont rien arrangĂ©. « Je suis au restaurant Trucmuche avec Bazar et Chose Â» est un tweet qui rencontre autant de succès que le fameux « Four years more Â» de Barack Obama. Et je concluais par une phrase bien sentie qui me valut nombre de sarcasmes : « Et c'est toi qui le dis ! Â», ceci non seulement au journal mais encore dans le cercle de mes nombreux amis et connaissances : « Se taire est encore la meilleure manière de faire savoir qu'on n'a rien Ă  dire Â».

Je garde mes pensées pour moi. © Photo Jean Rebuffat.

Oui, il m'arrive de me taire et de garder pour moi les rĂ©flexions que l'actualitĂ© du monde suscite. Parfois, je me demande, comme l'ancien accro qui a rechutĂ©, pourquoi l'addiction aux nouvelles s'est fait ressentir, quelques annĂ©es plus tard. Je doute. Ai-je vraiment quelque chose d'intelligent (je ne dis mĂŞme pas d'original!) Ă  dire ? Mon avis sur la rĂ©Ă©lection d'Obama, par exemple, a-t-il de l'intĂ©rĂŞt ? (Je n'ose mĂŞme plus Ă©crire son prĂ©nom. Le logiciel que j'utilise a dĂ» voter Romney : il souligne Barack et me suggère de le remplacer par Baraki. On est peu de chose.) Sur la confĂ©rence de presse de François Hollande ? Sur la manière de nĂ©gocier de Bart Dewever ? (Pour Bart, les meilleures suggestions sont Barbet et Baryte. Le CD&V et le SPA sont dans un bateau sur l'Escaut, qui tombe Ă  l'eau? La main de Brabo?) Sur la victoire des Bleus en Italie ? Sur les travaux de construction des rĂ©servoirs stratĂ©giques de pĂ©trole que le Grand-DuchĂ© a dĂ©cidĂ© d'installer non loin de ma demeure luxembourgeoise (enfin il y a dĂ©jĂ  tant de pompes Ă  essence tout près, ça ne change pas grand-chose) ?

Non, rien Ă  dire qui vaille la peine ; et mĂŞme plus l'obligation de produire, on ne dira jamais assez combien la nĂ©cessitĂ© de lier le gain de son pain quotidien avec le travail est aliĂ©nante : la libertĂ© de se taire, je l'ai conquise.

Alors je me suis tu. Même pas déprimé.

HĂ©las, l'Ă©tat de grâce ne dure jamais longtemps (demandez Ă  Hollande, tenez). Des fois que ça intĂ©resserait quelqu'un quand mĂŞme ?

Mon ami Jean-Claude BrochĂ©, fraĂ®chement constituĂ© Ă©metteur de gazouillis, me brocarde sur le retour de l'infâme J.R., reprenant une bonne vieille plaisanterie des annĂ©es quatre-vingt. Moi qui n'ai jamais connu la moindre Sue Ellen et qui prĂ©fère le pur malt au bourbon, fais-je autre chose qu'un feuilleton amĂ©ricain ? Rappeler que je suis toujours lĂ . Causer. Insister. L'immortalitĂ©, chacun en a son quart d'heure, paraĂ®t-il. Au moins aujourd'hui, j'aurai fait court.

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