Entre Les Lignes

Albert II entend son éloge funèbre de son vivant

Un roi ne dĂ©missionne pas : il abdique. Au fond, cela revient au mĂŞme. Mais tout est dans la forme… et ce qui se cache derrière

Jean Rebuffat

Est-ce parce que je me trouve en RĂ©publique ? L’abdication d’Albert II, après 20 ans d’un règne inattendu, m’inspire d’abord des considĂ©rations d’ordre gĂ©nĂ©ral. La monarchie me dĂ©plaĂ®t souverainement pour toute une sĂ©rie de raisons Ă©videntes (je n’aime pas trop l’ancien rĂ©gime en gĂ©nĂ©ral) mais aussi parce qu’un ĂŞtre prĂ©destinĂ© par un hasard tragi-comique ne dispose dans sa vie d’aucune libertĂ©. Je n’aurais pas aimĂ© ĂŞtre prince hĂ©ritier… De quel choix dispose-t-il ? On lui colle dans la tĂŞte depuis qu’il est nĂ© (ou qu’elle est nĂ©e, vive le modernisme) qu’il est appelĂ© Ă  rĂ©gner. Ses cadets, eux, rongent leur frein en se demandant quelle malĂ©diction les a frappĂ©s.
Photo extraite du livre "Albert II intime" réalisé à l'occasion des 20 ans de son règne par Olivier Polet. © Photo Olivier Polet
Photo extraite du livre "Albert II intime" réalisé à l'occasion des 20 ans de son règne par Olivier Polet
. © Photo Olivier Polet

Prenez Charles, par exemple, l’oncle maudit qui détestait son frère Léopold III mais dont l’attitude, durant la seconde guerre mondiale, a sauvé la baraque des Saxe-Cobourg, selon sa propre expression. Allez même savoir s’il a choisi le bon camp pour des raisons positives ou négatives…

Prenez Albert aussi. Quand son frère, Baudouin, mourut en Espagne, Ă  la rĂ©daction du Soir oĂą tous les journalistes joignables avaient Ă©tĂ© priĂ©s d’arriver aussi vite que possible pour l’édition spĂ©ciale prĂ©vue, les confrères presque unanimes Ă©taient tous persuadĂ©s que Philippe allait monter sur le trĂ´ne. On s’affairait Ă  chercher une photo emblĂ©matique pour la une, oĂą Philippe se devinerait Ă  l’arrière-plan de Baudouin. On la trouva (la première Ă©dition spĂ©ciale en tĂ©moigne encore). Rares Ă©taient ceux qui comme moi firent remarquer que le successeur constitutionnel Ă©tait Albert. Et alors ? Et alors le pouvoir ne se refuse pas quand on vit dans une telle famille…

Entendons-nous bien : je n’ai absolument rien, Ă  titre personnel, contre Albert II, Ă  l’inverse de son prĂ©dĂ©cesseur, dont le refus de promulguer la loi sur l’IVG m’avait semblĂ© consternant et scandaleux. Se soumettre ou se dĂ©mettre Ă©tait autrement plus Ă©lĂ©gant qu’une interruption volontaire de règne… Albert II, dans son genre, très belge si l’on me permet, a rĂ©gnĂ© vingt ans sur un pays dont tout le monde souligne que les traits d’union sont rares et qu’il en Ă©tait un. Il a manifestĂ© une Ă©puisante mais payante obstination lors de la dernière et interminable crise politique. Ă€ titre personnel, je comprends parfaitement qu’il puisse estimer avoir rempli son rĂ´le et rĂ©clamer la retraite. Je comprends Ă©galement qu’il ait confiance dans son fils (j’en ai trois et je leur fais confiance aussi) et je ne partage pas le prĂ©jugĂ© faisant de ce fils un cuistre, un imbĂ©cile, un incapable, un inculte, un maladroit car justement, c’est un prĂ©jugĂ©, d’une part, et de l’autre, toute fonction est capable de sublimer ceux qui sont appelĂ©s Ă  la remplir. Mais je suis tout de mĂŞme sidĂ©rĂ© par le concert de louanges qui a aussitĂ´t entourĂ© le partant et qui n’a d’autre Ă©gal que celui qui aurait entourĂ© son dĂ©cès. Il n’y a guère que le PTB Ă  avoir soulignĂ© que ce serait pourtant le moment de parler de rĂ©publique. D’ici le 21 juillet, date Ă©minemment symbolique, il y a fort Ă  parier que cette simple Ă©vocation apparaĂ®tra comme du plus parfait mauvais goĂ»t. Le bon peuple, branchĂ© sur Twitter ou sur Facebook, se rassemble devant le palais et dit merci. Que les autres se taisent.

Le mĂŞme bon peuple, probablement, rouspĂ©tera un peu plus tard sur le coĂ»t exorbitant de la monarchie et sur la nĂ©cessitĂ© d’évoluer vers une monarchie strictement protocolaire, ce qui certainement risquerait d’effacer le rĂ´le de trait d’union que Philippe ne pourrait pas jouer, et nullement pour les raisons Ă©voquĂ©es : une monarchie, en Belgique, n’a de sens que parce qu’elle est linguistiquement asexuĂ©e, ou du moins, officiellement telle. Albert II doit le savoir mieux qu’un autre. S’il s’en va comme un pape ou une reine nĂ©erlandaise, on dissertera sur l’air du temps. C’est aussi une manière très ancienne d’assurer la continuitĂ© : jadis, les rois de France faisaient couronner leur fils aĂ®nĂ© bien avant leur trĂ©pas. Puis ils jugèrent cela superflu et prĂ©fĂ©rèrent attendre leur propre mort sans la concurrence trop proche du successeur dĂ©signé… Si aujourd’hui, Albert II y recourt par un curieux retournement de l’histoire, c’est pour asseoir fortement Philippe sur le trĂ´ne. Le roi n’est pas mort, vive le roi !


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