Entre Les Lignes

Au fait, la violence, c'est quoi?

Et quand est-elle légitime? Vaste question...

Jean Rebuffat

Des raccourcis audacieux transforment des grèves en meurtre ou en pugilat. Des migrants marchent en rang derrière un cheval. Des armes blanches terrorisent. De avions russes bombardent. Un autocar percute un camion. Ressemblances.

L'être humain a la fâcheuse habitude de réagir émotionnellement, c'est-à-dire aussi en fonction de l'air du temps et de ses propres présupposés. Bien sûr, ne manquons pas de cœur, mais - ce qui semble difficile - n'oublions pas de faire fonctionner notre cerveau en même temps!

Capture d'écran du site liberation.fr. La photo originale, prise en Slovénie, est à créditer à S. Zivulovic (Reuters)

Capture d'écran du site liberation.fr. La photo originale, prise en Slovénie, est à créditer à S. Zivulovic (Reuters).

L'image est forte et la présence du cheval en tête du cortège des migrants nous ramène à des époques antérieures, où la cavalerie n'était pas dépassée. En réalité, dès la guerre de 1870, on avait bien compris sa fin prochaine, mais un siècle et demi plus tard, une police montée mobilise l'attention. Et la cohorte, derrière le cheval, est dense, impressionnante, misérable. On comprend qu'il s'agit d'un exode, que le monde n'est pas juste, que ces gens n'ont rien fait. La réaction est immédiate: on se range du côté des victimes et l'on en veut au cavalier. Or que veulent ces gens, qui traversent la Slovénie? Aller en Allemagne. On me dira que la Slovénie est bien contente de s'en débarrasser en organisant le passage. Mais elle n'a pas mis de barbelés... Les choses ne sont pas simples.

L'image est forte et des hommes aux vêtements lacérés qui essaient de s'échapper, qu'il s'agisse de migrants ou de cadres d'Air France, constituent un spectacle pitoyable. L'humiliation ne me réjouit jamais. C'est une peine de mort symbolique. La victime, en se faisant bourreau, perd de sa dignité. Car je comprends parfaitement que ce sont des victimes qui molestent et je sais aussi que perdre son emploi pousse au désespoir, à la colère, à la révolte. Les choses ne sont pas simples. Et les raccourcis dangereux. Lundi, en Belgique, une touriste danoise est morte. Les secours ne sont pas arrivés à temps. Il y avait une grève. Il y avait des barrages. Conclusion: la grève a tué. L'hôpital, peut-être pour se défausser de sa propre responsabilité, veut traduire en justice les grévistes responsables de l'embouteillage... La dramatisation est exploitée. Bien sûr, tous, nous sommes navrés par le destin de cette malheureuse touriste, même les piquets de grève. La victime d'un côté, les bourreaux de l'autre, et par une curieuse inversion bien dans l'air du temps ultra-libéral, les grévistes sont considérés comme étant par nature des bourreaux. Donc, interdisons la grève, elle tue!

Les choses ne sont pas si simples. Les embouteillages, d'ordinaire, sont provoqués par l'excès d'automobiles présentes. Et sans ceux qui vous prennent en otage, selon cette détestable expression qui galvaude le mot otage, aurions-nous des congés payés, la sécurité sociale et un minimum de garanties légales?

En réalité, on ne veut voir que la violence correspondant à sa propre vision du monde. À gauche on l'excuse quand c'est un puissant qui trinque: il l'a bien mérité. À droite on excuse la répression, puisqu'elle est perçue comme une réponse légitime à des situations reçues elles comme pathogènes.

Ces simplifications aboutissent aux guerres et aux génocides. Tous ceux qui s'indignent de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ont tendance à considérer qu'il serait dès lors excusable d'égorger ou d'écraser des passants qui n'ont qu'un tort: être juifs. Ils disent: tout a commencé à la suite d'une exaction due à des colons. En effet. Mais le sang appelle-t-il le sang? Sommes-nous barbares? Vivons-nous dans les montagnes albanaises au temps du Kanun?

Les choses ne sont pas si simples. Bien sûr que nous n'allons pas nous laisser égorger! Mais est-ce pour autant que nous allons appuyer inconditionnellement la politique étrangère de Poutine? Et à propos de géopolitique et d'histoire, allons-nous condamner dans la foulée toutes les révolutions?

Ne riez pas: même en France, le débat n'est pas clos et une certaine droite condamne toujours en bloc la Révolution à cause de la Terreur (qui a tué bien moins que Bachar El Hassad). Ah, il est facile de condamner les excès. Comme si les excès n'étaient pas justement un produit rétroactif!

... et à propos d'excès, à qui faut-il inculper la mort de quarante-deux personnes dans un accident de la route au bilan de catastrophe aérienne qui s'est passé ce matin même à la naissance du jour sur une jolie route de la Gironde? Au destin? À Dieu? À la fatalité? À la bêtise humaine? À la loi Macron? Et jusqu'à quel point l'expression «on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs» est-elle acceptable?

Les choses ne sont pas simples. Mais l'humanité a gagné en observant que la violence n'est ni une panacée ni une réponse efficace. Car la phrase «Fichez-nous la paix!» n'est pas obligatoirement un repli sur l'égoïsme qui exclut les autres, mais peut être aussi l'expression d'une revendication dont déjà Saint-Just parlait. «Le bonheur est une idée neuve en Europe.»

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