Entre Les Lignes

Juger les multinationales, tout un programme

Notre chroniqueuse Gabrielle Lefèvre, associée à Éric David, publie un livre dense et utile

Jean Rebuffat

D'un côté une journaliste faisant son métier, l'investigation; de l'autre, un juriste faisant le sien et apportant son point de vue de spécialiste sur des actions possibles. Car la leçon majeure de ce livre, c'est qu'il ne faut pas désespérer.

Cette juxtaposition est en effet la principale force de ce constat, rédigé posément, sans cette expression d'une indignation qui vient naturellement au lecteur mais qui n'est pas dans l'exaltation de l'écriture, bien au contraire. Agréable à lire mais conçu avec la rigueur d'un travail universitaire, «Juger les multinationales» multiplie les références en notes de bas de page: c'est qu'il ne se veut pas polémique, mais constructif.

Gabrielle Lefèvre et Eric David lors de la présentation de
Gabrielle Lefèvre et Eric David lors de la présentation de "Juger les multinationales".
Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Juger les multinationales, mais pourquoi? Est-ce raisonnable? Est-ce utile?

- On a le sentiment, nous dit Gabrielle Lefèvre, que la toute puissance économique de certaines multinationales leur permet tout et n'importe quoi, mais elles sont tout de même soumises au droit, au droit international, au droit commercial, aux différents droits locaux aussi. Dans le livre, j'ai relevé des faits qui font l'objet de procès ou de recours divers. Ce ne sont pas des insinuations. J'ai patiemment recoupé les sources. Ce travail, il y a vingt ans, aurait demandé des années, mais recouper une info peut aller aujourd'hui plus vite grâce à l'internet. N'empêche, neuf mois d'enquête... Une véritable gestation!

Selon elle, la judiciarisation, fût-elle symbolique, est utile car elle entraîne aussi une certaine médiatisation. On peut rêver d'un avenir meilleur où le bien commun sera mieux pris en compte et où l'esprit citoyen exigera un contrôle réel.

- En effet, poursuit Gabrielle Lefèvre. Mais ces notions, le bien commun, l'esprit citoyen, évoluent, pour le moment. Elles sont d'ailleurs malaisées à définir. Le droit, lui aussi, évolue. Il tient compte de l'état de la société. Des tragédies comme celle du Bangla Desh ont engendré, par leur ampleur, plus de mille morts, ou comme certains désastres écologiques, liés à l'exploitation des énergies fossiles, une prise de conscience.

Il n'y a pas de pouvoir sans contre-pouvoir: de nouvelles formes de lutte ne s'organisent-elles pas?

- Certes mais il faut bien comprendre le poids énorme des lobbies et se rendre compte que ce contre-pouvoir est lui-même attaqué à revers, par des procès en retour ou parfois, par des intimidations plus ou moins violentes.

Le livre est divisé en trois parties. La première évoque les fautes et crimes commis par les multinationales; la seconde trouve les racines du problème dans le colonialisme; la troisième se pose la question de savoir si le droit peut triompher des intérêts commerciaux privatisés. À chaque fois, donc, le juriste commente l'exposé de la journaliste. Inutile de vous dire que je vous recommande chaudement la lecture de ce livre, et qu'il ne s'agit pas uniquement en la circonstance de ce qu'on appelait dans le temps «spécial copinage». L'ouvrage n'est pas passé inaperçu et quand j'ai interviewé Gabrielle, elle revenait d'une entrevue à l'ambassade de l’Équateur, son propos trouvant un écho immédiat dans ce pays qui essaie, lui aussi, de mettre un peu d'ordre là-dedans.

Il se conclut par une proposition dont on entend parler çà et là depuis un certain temps: à quand un tribunal pénal international apte à juger les multinationales qui pillent, polluent et tuent?

- Aussi puissantes soient-elles, aussi organisées puissent-elles être pour compliquer la tâche de ceux qui veulent les contrôler, les multinationales, conclut Éric Davis, n'en sont pas moins soumises au droit. À mes étudiants, j'ai toujours dit qu'il ne faut pas confondre le droit et la morale, que ces notions sont assez proches mais ne coïncident pas parfaitement. C'est difficile, certes, d'imaginer entrer des procédures, qui sont longues, compliquées, aléatoires et dans lesquelles on affrontera des adversaires s'attachant les services d'excellents spécialistes. Mais c'est indispensable si l'on veut faire preuve de civisme. Le droit, c'est aussi l'arme des faibles et des victimes. Mais il ne faut pas diaboliser par principe: il existe des sociétés qui sont plutôt respectueuses du droit.

Ce qui prouve a contrario que c'est possible pour tous et que cela devrait donc être le cas général. D'évidence, la dénonciation des excès est plus aisée quand les dégâts sont considérables et en quelque sorte que les avantages économiques supposés à l'activité de la multinationale s'effacent devant ces dégâts humains ou écologiques. Ou quand des états puissants dénoncent des tricheries à grande échelle (voyez l'actuel scandale Volkswagen). Le constat des auteurs est assez clair et leur crainte, perceptible, notamment à travers l'analyse de ce que l'on sait du TTIP: il faut des pouvoirs de régulation puissants et ce traité, apparemment, va exactement dans le sens opposé. Car s'il existe bien de prétendus systèmes de régulation déjà en place, comme la Banque mondiale, l'OMC ou l'OCDE, ils ne sont pas assez efficaces et permettent en fait cet espèce de piratage planétaire qui s'auto-entretient en achetant les complicités où elles sont utiles.

À cet égard, les récents exemples à la Fifa et à l'IAAF montrent que les multinationales du sport, et principalement celles des deux sports mondiaux majeurs, le football et l'athlétisme, agissent exactement comme ça. Et que c'est l'indice de la profondeur d'un mal qui touche à tous les domaines – mais avec justement cette note d'espérance que la prise de conscience du phénomène est à l'aune de celui-ci: elle est universelle et des ouvrages comme celui-ci y contribuent.


D'autres infos:

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"Juger les multinationales" par Éric David et Gabrielle Lefèvre, éd. Mardaga-Grip, Bruxelles, 2015

Ecouter en Podcast l'Ă©mission "Forum" de la RTBF avec les auteurs du livre : http://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=2058391&channel=lapremiere

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