Entre Les Lignes

Debout, couché

Le négativisme ambiant est tel qu'on cherche de l'espoir dans des mouvements inquiétants

Jean Rebuffat

Rien ne va plus. Entre la crise des migrants, les montées des extrêmes, les attentats, les commémorations genre Tchernobyl, la morosité ambiante est telle qu'on semble perdre jusqu'à ses capacités d'analyse.

Capture d'Ă©cran du site lemonde.fr

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L'exemple le plus frappant, ces dernières semaines, nous en est donné par les fameuses nuits debout, mouvement apparemment on ne peut plus sympathique. Quoi, des jeunes qui seraient politisés, qui se réuniraient sur les places publiques pour refaire le monde, n'est-ce pas sympathique et porteur d'espoir ? Si, bien sûr. Qu'il y ait des agoras, des forums et des speaker's corners un peu partout, qui s'en plaindra ? Certainement pas les gens de ma génération soixante-huitarde a priori. Mais pourquoi ne pas appliquer ce principe théorique à la manifestation elle-même ? Halte, on ne critique pas. Si je dis que tout cela a tout de suite commencé à tourner en rond et qu'autour de la farandoles, extrémistes et casseurs s'en donnent à cœur joie, si je remarque que la liberté d'expression, là-bas, a des exclusions staliniennes, je ressemble à un vieux con grincheux. On m'opposera les barricades de 68 : si l'on a vu que sous les pavés, il y avait la plage, c'est qu'on les avait ôtés, non ? Certes et j'ajoute même que croire que 68 était un mouvement cohérent et bien organisé, une sorte de révolution à peine agitée, si l'on veut, est simpliste. Mais l'utopie qui était réclamée, genre interdit d'interdire ou soyons réalistes, demandons l'impossible, si elle s'appuyait sur des circonstances économiques qui ne reviendront plus jamais, était poussée par un double déferlement, démographique et libertaire. Je redoute un peu que les nuits blanches ressemblent plutôt aux « likes » et à l'immédiateté de la génération Facebook et pour élargir le propos, que ce type d'attitude ne débouche que sur un monde versatile où le buzz est une valeur plus utile que l'esprit critique.

Les choses sont complexes et rarement univoques. On a tendance à ne pas l'admettre. D'où cette nostalgie sur les édens antérieurs qui n'ont bien entendu jamais existé. Tout était mieux avant. Ben non, justement. Faut-il rappeler qu'aux générations précédentes, on vivait en Europe, quand ce n'était pas la guerre ou le génocide, dans un monde impitoyable et plus inégalitaire encore que celui d'aujourd'hui ? Ce qui m'inquiète, justement, c'est que ces inégalités à nouveau s'aggravent alors que disons depuis un siècle, elles s'atténuaient plus ou moins et que face aux défis énormes, sociaux, économiques et écologiques, qui sont devant nous, on puisse espérer qu'il existe des solutions simples qui donneraient des résultats immédiatement.

Non seulement cherche-t-on dans ces cas-là des boucs émissaires (les juifs, les migrants, les francs-maçons, les mécréants, les infidèles, les homosexuels, que sais-je, moi, sinon que la liste est infinie), mais encore crée-t-on un sentiment d'impuissance général qui n'augure rien de bon et qui se retourne contre ceux qui détiennent le pouvoir apparent, quels qu'ils soient. On voit bien le lien commun entre toutes ces campagnes délétères et ce nouveau mot qui les désigne, le bashing, s'applique désormais à tout ou presque, depuis un piétonnier bruxellois jusqu'à l'impopularité systématiquement toujours croissante de tous les présidents de la République française... Le résultat de ces attitudes, c'est Donald Trump, c'est la dictature des sondages (à quoi dès lors servent les élections ? Eh bien certains se posent sérieusement la question...) et finalement un conformisme épouvantable et un égoïsme généralisé. Une sorte de normalisation invisible qui crée des comportements stéréotypés d'exclusion dont l'expulsion tout de même carrément choquante d'Alain Finkielkraut est un parfait exemple. Je n'aime pas, personnellement, ce monsieur, je n'aime pas ce qu'il écrit ni sa manière de penser ; j'estime qu'un académicien français, même frustré, pourrait avoir un langage autrement châtié que le sien ; mais il a le droit d'avoir et d'émettre ses opinions et si désormais, la présence physique d'un individu sur certains lieux apparaît comme une provocation, je propose qu'on réfléchisse à la soumission totalitaire avant qu'il ne soit trop tard. Car à quoi sert-il d'être debout la nuit si l'on est couché le reste du temps ?

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