Entre Les Lignes

France et Belgique sous l'orage et la grève

Pour des raisons familiales, j'ai dû faire un saut de Bruxelles à Montpellier. Départ mardi après-midi, retour mercredi soir. Récit.

Jean Rebuffat

Pour ceux qui douteraient encore des vertus du slow journalisme, j'ai passé deux jours intéressants. On dira ce qu'on veut, rien ne remplacera jamais le terrain, ni le téléphone, ni les réseaux sociaux : voir, c'est avec les yeux et le cœur, et ce n'est pas apprendre doctement aux autres avec l'air de celui qui sait, c'est observer.

Ce sage conseil, on peut le lire à la bibliothèque François-Mitterrand. On n'est jamais trop prudent. Traverser la France, quelle aventure! Photo © Jean Rebuffat.
Ce sage conseil, on peut le lire à la bibliothèque François-Mitterrand. On n'est jamais trop prudent. Traverser la France, quelle aventure!
Photo © Jean Rebuffat.

J'y crois, moi, à la sensation, bien plus qu'au sensationnel. Et je ne suis pas le seul. Dans le train vers Charleroi-Sud, j'entre dans un wagon en courant (fichu automate capricieux!) et je m'écroule sur le premier siège. Le temps de ranger ma valise et mon portefeuille, le contrôleur surgit, et après avoir jeté un œil sur mon titre de transport, il fait deux pas en avant vers la seule autre occupante du wagon : une jeune femme qui lui demande ce qu'elle doit faire à la gare de Charleroi pour aller à l'aéroport. Comme j'y vais moi aussi, je lui indique où sont les bus qui font la navette : elle n'aura qu'à m'accompagner. Mais elle est inquiète : elle a peur de rater son vol. Elle ignorait qu'il y eut deux aéroports à Bruxelles ; elle vient de Madrid et va à Zadar et elle a dû prendre ce train. Drôle de crochet bruxellois mais quand on n'a pas beaucoup de sous, les vols à bas prix vous jouent ce genre de tour. Hélas, la seule chance qu'elle garde est d'espérer un taxi à la gare. La course risque de lui coûter plus cher que le billet d'avion. Mais des taxis à la gare de Charleroi, il y en a moins que de jours de grève aux TEC : je lui propose d'essayer d'en réserver un, merci l'internet et la téléphonie mobile. Le miracle se produit : à la troisième tentative, une compagnie me garantit la présence d'un véhicule et me donne même le prix à payer (raisonnable). La jeune femme me remercie et me demande si par hasard, je vais également à Zadar. Non, je vais à Montpellier, visiter à l'hôpital la plus jeune de mes sœurs. La conversation s'engage et il apparaît que nous sommes collègues : elle est une journaliste brésilienne et elle a gagné en fin d'études une bourse pour visiter l'Europe et l'Afrique du Nord. (Elle est d'ailleurs encombrée d'un matériel photographique que ne renierait pas Jean-Frédéric Hanssens lui-même.) Elle part dans des considérations dont il ressort qu'elle déteste le journalisme à la va-vite, les pressions économiques et toutes ces choses : elle veut voir des gens et comprendre. C'est un luxe que sa bourse lui permet.

Croyez-moi ou non, cette rencontre inattendue m'a fait un bien fou : non, ce n'est une question de génération ; non, il n'est pas ringard, le style de journalisme que nous préconisons ici-même ; c'est un idéal que les nouvelles technologies, qui ont pourtant tant et tant poussé à l'immédiateté, autorisent aussi grâce à leur faible coût. (Sinon, vous n'auriez pas le plaisir de me lire. D'ailleurs rien ne vous empêche de faire un don si vous voulez que ça continue.)

Ces hautes considérations professionnelles vous permettent de supporter ensuite dans l'avion le bavardage incessant et sans le moindre intérêt de deux commères assises juste derrière moi. L'avion décolle en retard : les conditions météos sont mauvaises. On annonce d'affreux orages en route (ils éclateront plus tard derrière nous). Selon la célèbre contrepèterie belge, il fait beau et chaud. Et à l'arrivée, c'est la même chose : il fait chaud et beau. Ce discours météo, quelque effet caché des problèmes sociaux en France ? On n'en saura rien. L'avion a gazé : il a rattrapé son quart d'heure de retard. Mais un journaliste, c'est suspicieux. Je suis un habitué de la ligne ; elle ne décolle jamais à l'heure et atterrit presque toujours dans les temps, question de faire retentir la ridicule sonnerie triomphale qui accompagne l'atterrissage à l'heure des avions Ryanair. Une bonne manière d'arriver à l'heure est de partir trop tôt.

Bon, et ces problèmes ? À Montpellier, les transports publics fonctionnent, sauf la ligne 4 du tramway. Ah, la grève ? Non, incident mécanique d'une rame.

Pourtant, au journal télévisé, on montre à Paris des RER pris d'assaut, des clients râleurs et des gilets rouges, ceux qui renseignent les clients de la SNCF, au bord de la crise de nerf. Bah, on verra demain : je remonte en train. Montpellier-Marne la Vallée en Ouigo (le TGV à bas prix) et ensuite un TGV normal qui va jusqu'à Bruxelles via Roissy et Lille. La vie de grand voyageur est risquée. Affluence monstre, à la gare de Montpellier. Ah, enfin ! On finirait par être professionnellement frustré. Sur le billet du Ouigo (enfin, sur ce qui est mentionné en dessous du code téléchargé), il est indiqué qu'il faut arriver une demi-heure avant le départ. Pour accéder au quai F, un seul ascenseur...

La perspective de rater le départ en agace plus d'un : tout le monde est arrivé en même temps. Les contrôles de sécurité ? Vigipirate ? L'état d'urgence ? Rien de tout cela : juste le contrôle des billets. Le train est bourré et est prêt à partir. J'interroge autour de moi : non, ce n'est pas par dépannage, on va à Disneyland Paris ou alors à Paris tout court. Le Ouigo n'est pas cher (exact : j'ai payé 15€ en réservant moins d'une semaine à l'avance). Derrière moi, d'ailleurs, un duo de yuppies va passer le plus clair du voyage à parler du prix de ceci ou de cela, de la raquette de squash aux vacances aux Maldives. Les soucis des Français sont criants. Horripilant ? Certes, mais moins que les glapissements incessants des deux gamins de trois quatre ans qui vont voir Mamy à Paris et que leur mère et sa sœur jumelle n'arrivent pas à maintenir calmes. Même la perspective d'un goûter n'y fait rien. « Que voulez-vous comme gâteaux ? », demande la mère. J'entends quelqu'un murmurer : « Ceux à l'arsenic ».

Le train ne démarre pas. Une voix signale qu'en raison de la présence de manifestants sur les voies à la gare de Nîmes, le train partira avec une demi-heure de retard. Comment sait-on que dans une demi-heure le problème sera résolu restera un mystère. Le message, au reste, sera répété toutes les demi-heures, histoire de bien faire comprendre que si le Ouigo a du retard, c'est parce qu'il y a ou qu'il y a eu des manifestants présents sur les voies. Et pour les sourds pas de problème : je reçois deux mails m'expliquant la même chose.

Bon, compris : des manifestants sur les rails. Il me semblait bien que le pays était au bord de la révolution.

... Le train arrive avec trente-cinq minutes de retard. La gare de Marne-la-Vallée-Chessy est bondée, elle aussi. Il y a des militaires et des gilets rouges en vrac. (Il faut protéger Mickey, sans doute.) Pas de panique : j'ai deux heures devant moi... si le train part. Au guichet d'information, on me rassure : il est annoncé à l'heure. C'est le suivant vers Lille qui est retardé d'une demi-heure (des manifestants vont-ils envahir les voies?), pas le mien.

Tuer deux heures. Je me promène sur l'esplanade Disney, côté RER. Des files immenses se sont formées devant l'entrée. Le RER roule mais pas à sa fréquence habituelle. Seulement la foule, ce ne sont pas des travailleurs qui rentrent harassés mais surtout des familles qui sortent de chez Mickey (où on ne fait pas grève). Et ces familles font la file principalement pour... acheter des billets pour le RER aux guichets automatiques.

Il y a des gilets rouges qui plaisantent entre eux. Je leur demande à quelle heure le quai de mon train sera affiché. « Dix minutes avant le départ, Monsieur ! » me répond un plaisantin, qui rajoute : « C'est dix euros ». Je bavarde avec eux. Non, aujourd'hui c'est cool, il y a du monde, c'est mercredi, mais c'est vrai que ces derniers temps les gens sont nerveux. Je questionne un peu plus serré et on sent chez ces agents de renseignement un début de rancune quant aux seigneurs que sont les conducteurs. « Une caste », dit une gilet rouge. D'accord, globalement, la loi travail, on comprend qu'on peut être contre, mais à la SNCF, l’État patron a lâché du lest. L'un d'eux me cite Thorez : « Il faut savoir finir une grève ».

Le TGV arrive. Outre les passagers prévus, il y a une quarantaine de voyageurs qui ont été recasés d'autres trains supprimés mais à l'intérieur, on note plus de places vides que de places occupées ; la double rame vient de Marseille, l'une s'arrêtera à Lille, l'autre poursuivra jusqu'à Bruxelles-Midi.

J'arriverai là avec une minute de retard. Avec la sensation d'avoir réussi un exploit fabuleux : traverser deux pays en grève et inondés en moins de trente-six heures aller et retour. Il y avait tout de même des manifestants sur les voies à Nîmes. L'Euro commence ce vendredi. Allez les Bleus ! Que feront les manifestants sur les voies ?

Quant à ma sœur, elle va bien, merci.

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