Entre Les Lignes

Sierre : Le silence et la profusion

Jean Rebuffat

Les grandes douleurs sont muettes, dit-on. Mais rien n'est moins sĂ»r. J'ai appris la nouvelle de la catastrophe de Sierre en ouvrant l'autoradio de ma voiture, partant Ă  Liège oĂą mes deux plus jeunes fils jouaient une finale de championnat interscolaire de futsal. Melchior Wathelet bredouillait assez lamentablement quelques lieux communs ; je me demandais ce qui s'Ă©tait passĂ©, maudissant ce blabla qui n'allait pas Ă  l'essentiel : informer. Puis le journaliste a enfin rappelĂ© les faits et bien sĂ»r, comme tout le monde, j'ai Ă©tĂ© touchĂ© profondĂ©ment par ce malheur collectif forcĂ©ment injuste, Ă©motion renforcĂ©e par le fait que mes enfants circulent souvent assez loin avec des autocars semblables, qu'il s'agisse de dĂ©placements scolaires ou sportifs.

J'ai l'air de ne rien faire d'autre que d'ajouter quelques mots inutiles Ă  tant de mots inutiles, mais je voudrais juste souligner combien la tendance, nĂ©e voici un tiers de siècle, de « faire son deuil Â», a supplantĂ© l'ancienne maxime citĂ©e en commençant. Au contraire : les grandes douleurs sont devenues bavardes. L'effet pervers est pourtant connu depuis longtemps. Mark Twain le dĂ©crivait dĂ©jĂ  il y a cent cinquante ans. Un homme console un pauvre Noir qui pleure le long d'un fleuve et lui demande ce qu'il a : son fils a Ă©tĂ© mangĂ© par les crocodiles. Il compatit mais l'interroge : n'a-t-il pas un autre fils ? Si. La vie continue, il faut se ressaisir ! Mais voilĂ  : le pauvre Noir redouble de sanglots : ce fils aĂ®nĂ© a lui aussi Ă©tĂ© dĂ©vorĂ© par les crocodiles. Quelle malchance ! Mais d'autres enfants, peut-ĂŞtre ? Oui, d'autres, mais eux aussi, mangĂ©s par les crocodiles... On sait la suite : l'homme compatissant finit par ĂŞtre pliĂ© de rire au bord du fleuve.

J'ai bien peur qu'on se repaisse du malheur en le ressassant comme pour le conjurer. Certes, il y a des questions qui se posent et certaines sont traitées. À commencer par les causes de l'accident. Il est important de comprendre pour essayer d'éviter. Déjà, on se rend compte par exemple que ce mur dans lequel s'est encastré l'autocar en perdition était stupidement placé perpandiculairement à la trajectoire de n'importe quel véhicule en perdition. Il est arrivé à ses infortunés passagers exactement ce qui était advenu à Ayrton Senna. Dans notre société où le principe de précaution est invoqué de manière incantatoire à tout bout de champ, on attend le drame (voyez Fukushima) pour s'apercevoir qu'il aurait au fond pu être évité, mais pas par l'avalanche de mesures secondaires et tatillonnes qui sont imposées.

Il est important aussi de donner au mot « condolĂ©ances Â» sa pleine acception : souffrir avec. Mais s'il vous plaĂ®t, avec un peu de retenue. Pas avec ce dĂ©luge de lieux communs qui n'ose pas affronter des questions existentielles qui pourtant, j'en suis sĂ»r, agitent les proches des victimes. On nous montre une messe Ă  Louvain : toujours ce vieux rĂ©flexe de la consolation dans la religion... Mais si j'y croyais, moi, j'engueulerais ce dieu dĂ©voreur d'enfants frĂ©quentant ses Ă©coles. J'aurais toutes les envies, sauf celle de m'entendre dire que ses desseins sont impĂ©nĂ©trables et que les petites victimes font du ski sur les pentes ensoleillĂ©es du paradis oĂą elles ont Ă©tĂ© admises.

Ă€ la question lancinante : « Pourquoi, mais pourquoi ? Â», il n'y a pas de rĂ©ponse satisfaisante, faut-il donc en trouver une aussi Ă©culĂ©e ? Et la noyer sous ce verbiage qui se rĂ©sume par cette phrase parfaite, « il n'y a pas de mots pour dire ça Â», qui devrait ĂŞtre appliquĂ©e : s'il n'y a pas de mots, taisons-nous donc. La minute de silence est aussi un excellent moyen de faire son deuil.

AddThis Social Bookmark Button
 

Infolettre

A lire

Nous parrainons

Pour.Press

Sondage

Photos, au hasard ...

Menu général

Contenu

Je bouge, alors suivez-moi : EntreLignes
Twitter
You are here:

Pour toute information :


Logo Entre les Lignes

QRCode-ELL-Pt